Ahmed MEDHOUNE
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Portraits


Ils en parlent...


Extrait de l'article "Personnalités Cosmopolites"

                          

par Wafin.be

 

Extrait d’une interview par le magazine WAFIN en 2008

Ahmed MEDHOUNE : Je suis l'aîné d'une famille de cinq enfants, né à Tanger le dernier jour de l'année 1962 dans un hôpital espagnol. J'y suis resté jusqu'à l'âge de 3 ans, au moment où mon père, comme beaucoup, est arrivé en Belgique. Scolarisé, il savait lire et écrire le français, l'arabe et l'espagnol. A notre arrivée en 1964, ma mère, ma sœur et moi nous nous sommes retrouvés dans une petite maison à Frameries, sans meubles ou presque. Au bout de deux jours, tous les voisins sont venus avec des meubles …

Nous sommes ensuite arrivés à Schaerbeek et à Saint-Josse où j'ai effectué mes études primaires à l'école n°6. Je fus très vite bien dans la culture scolaire, premier de classe. Je sentais une certaine bienveillance à mon égard de la part des instituteurs. C'est quelque chose qui m'a accompagné une bonne partie de ma vie. Très tôt à l'école j’ai rencontré des regards positifs qui se sont portés sur moi, et qui m'ont permis de me construire une estime de moi et de m’ouvrir aux autres. Je crois que beaucoup de marocains, dans leur expérience migratoire, dans leur expérience scolaire, compte tenu de la discrimination, compte tenu de l'image dévalorisée ou diabolisée de l'Islam, ont à vivre avec cette identité abîmée du groupe auquel ils appartiennent.Préalablement à toute réussite, quelle qu'elle soit, l'idée même d'avoir des projets, nécessite un minimum de confiance en soi. C'est vrai pour la réussite scolaire, la réussite dans les affaires, etc. J'ai eu aussi, et tout simplement, eu des parents qui m'ont aimé … Je me vois aussi de retour d'un long séjour à l'hôpital, faire un exercice que l'instituteur demanda à la classe. Il dit " Le premier qui trouve reçoit un chocolat ". Je termine l'exercice, je me lève, m'avance vers son bureau surélevé, me mets sur la pointe des pieds, glisse ma feuille .Il la lit, me regarde et me dit : " Blanc ou noir le chocolat ?"

Wafin.be: Vous avez eu beaucoup de chance alors … ?

Ahmed MEDHOUNE : Vous savez, je faisais partie d'une génération qui ne savait pas ce qu'était l'école … L'enseignement secondaire à l'époque était un enseignement touffu, complexe. Aller à l'école, c'était " aller à l'école ", de préférence le plus longtemps possible, il n'y avait pas de distinction entre une bonne et mauvaise filière, entre une bonne et une mauvaise section. Beaucoup de parents d'élèves ne savaient pas où leurs enfants allaient à l'école. Il y en avait même qui confondait le lieu où leur enfant était scolarisé avec la poste !Je me suis donc laissé porter par le hasard des confiances qu'on a bien voulu m'accorder, et parmi elles la confiance d'un instituteur, à la fin du secondaire, et qui me dit " Ahmed, je crois que ce serait bien que tu poursuive ta scolarité en Latine ". En entrant en Latine, j'étais dans les meilleures sections de l'enseignement secondaire. J'ai donc entamé ces études en m'y sentant vite assez bien, ma chance a été que l'école m'a apprivoisé. Dans mes chances, il y en a eu un certain nombre, entre autres la chance d'avoir suivi dès l'âge de 15 ans des cours du soir en Académie. Je m'étais inscris en diction, déclamation et art dramatique. Ce lieu et ce un moment après les cours, m'ont permis de pouvoir vivre des expériences très fortes avec des gens que je ne côtoyais pas ordinairement. Un mélange des âges, un mélange des milieux sociaux, et aussi bien entendu l'accès au cœur de la culture la plus valorisée de la société francophone. Texte écrit, et maîtrise orale. C'était central … J'ai découvert avec le recul que la maîtrise de la langue était certainement le meilleur moyen d'éviter les discriminations. En tous les cas, de se mettre à l'abri des discriminations ! Parallèlement, au même moment, j'ai découvert le Basket, qui était un sport collectif, extrêmement intégrateur, qui transmet des valeurs de solidarité … J'étais meneur, il fallait organiser. J'ai fait le basket durant plusieurs années, et de manière très intense.

Wafin.be : Vous aviez donc effectué vos études secondaires dans une bonne école de Saint Josse …

Ahmed MEDHOUNE : Ce qui fait une bonne école c'est son public scolaire. Ma chance encore une fois c'est de grandir dans un milieu scolaire très hétérogène, socialement et ethniquement. Les conditions de scolarisation, aujourd'hui, pour un grand nombre de marocains, ne sont pas propices à l'acquisition à la fois de compétences pour pouvoir poursuivre des études, mais aussi des conditions d'employabilité. Ce ne sont pas seulement des savoirs et des compétences, mais aussi des savoir être, des attitudes, des manières de dire, des manières de parler, des manières de s'habiller ... et qui lorsqu'elles ne sont pas maîtrisées sont extrêmement discriminantes dans l'insertion professionnelle.

Wafin.be : Comment votre choix des études supérieures s'est-il fixé ?

Ahmed MEDHOUNE : La réussite appelant la réussite. J'avais un bon bagage, et j'ai décidé de faire une Ecole Normale, section français-histoire. J'étais un bon étudiant, et j'ai terminé ces études très jeune , j'avais 20 ans !A l'époque, j'ai commencé à travailler, mais il faut savoir que l'état du marché de l'enseignement était difficile, en ce sens qu'il y avait trop d'enseignants sur le marché de l'emploi. J'avais des morceaux de contrats instables … J'ai commencé alors à envisager des mobilités, et je suis parti rouler ma bosse comme on dit. Un peu à Londres, en Tunisie … J'étais jeune, je n'avais pas d'attaches particulières, je partais pour être enseignant de français langue étrangère. Puis j'ai travaillé dans le sud de la France comme guide. Je suis revenu en 1985 pour reprendre des études en Sciences Politiques, puis en Sciences Administratives, je me suis spécialisé par la suite en Sociologie de l'Education. J'ai obtenu une licence en Sciences Politiques et Administratives, et les sciences administratives permettaient l'acquisition d'un grand bagage à la fois juridique, administratif et financier.

Wafin.be : Vous étiez étudiant à temps plein ?

Ahmed MEDHOUNE : Pas du tout, je travaillais en même temps, j'enseignais en Promotion Sociale, où j'étais d'ailleurs nommé professeur de français langue étrangère. Ce sont des cours en soirée à des publics adultes. J'y ai enseigné plusieurs années, Ces classes connaissaient en général 10 voire 15 nationalités différentes. Parallèlement à cela, j'enseignais à des sourds, à l'Institut Royal pour Sourds et Aveugles. J'y ai beaucoup appris parce que les difficultés pédagogiques étaient telles qu'il fallait beaucoup innover. Et, juste après l'obtention de ma licence, j'ai commencé à travailler à l'université, où j'ai conçu et lancer l'opération Tutorat.

Wafin.be: Quel est l'objet de cette action?

Ahmed MEDHOUNE : Il s'agissait d'aider les élèves en difficulté dans le secondaire par des étudiants de l'université. Nous avons développé plus largement ce programme jusqu'à ce qu'il devienne aujourd'hui le plus grand dispositif de soutien scolaire à Bruxelles pour le secondaire finissant. Et nous avons pu, avec un millier de tuteurs, tous les enseignants avec lesquels nous avons travaillé, les chefs d'établissements, aidé 25.000 élèves depuis 22 ans, dans l'enseignement secondaire bruxellois. Nous avons ainsi mis en place une solidarité très active. Je suis très fier et très heureux de nos résultats. Le programme continue bien sûr à se développer, surtout après s'être vu décerné le prix Commenius de l'UNESCO qui récompense une action porteuse en éducation. C'était la première fois pour la Belgique, et c'est l'ULB qui a été la première université en Europe à obtenir ce prix.

Wafin.be : Vous étiez aussi actif dans le monde associatif apparemment !

Ahmed MEDHOUNE : Je suis l'un des membres fondateurs de " Démocratie Plus ". A l'époque ça m'avait permis de rencontrer beaucoup de marocains que je n'avais pas l'habitude de rencontrer, dont beaucoup avaient un bon niveau de formation. Nous avions un projet commun de lutte contre les discriminations que connaissent les personnes issues de l'immigration, en accroissant leur pouvoir politique. A l'époque, nous avions comme cheval de bataille l'assouplissement de la naturalisation, et nous étions les premiers avec d'autres mouvements qui traversaient un certain nombre de pays comme France Plus,. Une bataille importante, qui nous amenait à faire le tour des cabinets de Ministres pour les convaincre qu'il fallait améliorer l'intégration politique des publics issus de l'immigration.A l'époque, nous n'imaginions pas que quelques années plus tard, certaines personnes issues de l'immigration allaient devenir des élus communaux, des membres de l'exécutif … et encore moins Ministre ! Cela était impensable. Je me rappelle suite à une conférence de presse, un article paru dans Le Soir, en 1989, titré " Ahmed et Ali au Parlement ? ", comme si c'était une espèce de science fiction sociale. En réalité, les choses ont été très vite, cette intégration politique pour ces personnes et comparativement à celle des femmes, a été beaucoup plus rapide.

Wafin.be : Vous avez également publié avec Ural Manço et Hassan Bouhoute, "l'Islam,

connaissez-vous ? " à l'attention des enseignants du secondaire.

Ahmed MEDHOUNE : Je suis en effet très engagé sur les questions de la place de la religion dans la société. " L'Islam, connaissez-vous ? ", est un ouvrage emblématique de l'idée que des actions peuvent être menées pour lutter contre les stéréotypes, et en particulier lesstéréotypes concernant l'Islam, sans faire de prosélytisme. C'est un ouvrage qui parle de la Foi des musulmans à la Raison des lecteurs, quels qu'ils soient, croyants ou non. Nous souhaitions montrer tout simplement que des intellectuels, de culture musulmane, doivent intervenir sur ces questions. Notre ambition est de ne pas laisser le monopole de l'utilisation de la représentation et de la présentation de l'Islam à des groupes d'individus qui veulent en faire un usage politique, radical, dévoyé …

Wafin.be : Le mot de la fin ?

Ahmed MEDHOUNE : Je pense pouvoir dire, que compte tenu de mes origines, au sens large, elles ont évidemment joué un rôle important dans ma trajectoire, ma chance a été de pouvoir concilier des activités professionnelles, et un engagement, ce qui est un grandprivilège. Avec le recul, j'ai maintenant la conviction que parmi les priorités sur lesquelles il faut se pencher aujourd'hui, figure la question de vivre ensemble … Apprendre à vivre ensemble avec nos différences. Pour conclure, je rappellerai les propos d’Amin Maalouf, au terme des "Identités meurtrières" ( à mettre entre toutes les mains) , lorsqu’il espère qu’un jour ses petits-enfants auront accès à un certain nombre de ses écrits, entretiens, et les prenant, les feuilletant, ils s'arrêteront de lire, les remettront à l'endroit où ils les ont trouvés, hausseront les épaules, et se diront : "comment se fait-il qu'à l'époque de leur grand-père ces choses-là devaient encore être dites ? "."

© Wafin.be - Novembre 2008









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